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Répugnant : "le chiffrement des smartphones va empêcher de sauver des enfants en danger"

Voilà typiquement le genre de recyclage honteux et dégoûtant que font les puissants de ce monde qui cherchent à diminuer les droits et libertés fondamentales des citoyens : on déclare que c’est pour le bien de vos enfants ! Ironiquement, c’est lorsque des fabricants comme Apple et Google annoncent que leurs smartphones seront chiffrés par défaut (et qu’ils ne connaitront pas la clé de déchiffrement) que les gouvernements régurgitent des arguments exécrables en ayant des trémolos dans la voix.

Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. (Benjamin Franklin)

Méprisable déclaration

Eric Holder, donc, a déclaré le 30 septembre 2014 lors de la Conférence bisannuelle de l’Alliance globale contre les abus sexuels contre les enfants commis en ligne (Biannual Global Alliance Conference Against Child Sexual Abuse Online) que

Moreover, we would hope that technology companies would be willing to work with us to ensure that law enforcement retains the ability, with court-authorization, to lawfully obtain information in the course of an investigation, such as catching kidnappers and sexual predators. It is fully possible to permit law enforcement to do its job while still adequately protecting personal privacy. When a child is in danger, law enforcement needs to be able to take every legally available step to quickly find and protect the child and to stop those that abuse children. It is worrisome to see companies thwarting our ability to do so.

De plus, nous aimerions que les sociétés du domaine de la technologie travaillent de concert avec nous pour faire en sorte que les autorités de poursuite gardent la possibilité d’obtenir des informations, sur autorisation d’un tribunal, dans le cours d’une enquête pour trouver et attraper les kidnappeurs et prédateurs sexuels, par exemple. Il est tout à fait envisageable de permettre à ces autorités de faire leur travail en protégeant de manière adéquate la sphère privée. Quand un enfant est en danger, ces autorités ont besoin de faire toutes les démarches légales à leur disposition pour retrouver rapidement et protéger l’enfant et arrêter ceux qui en abusent. Il est regrettable de voir des sociétés limiter notre possibilité de le faire. (Traduction et mises en page par mes soins)

Après le FBI qui se plaint que le chiffrement des données permet aux délinquants d’agir au-dessus des lois, voilà qu’on emploie des discours d’un cynisme que je n’oserais sans doute même pas utiliser au tribunal. Le directeur du FBI a même osé déclarer que l’iPhone est désormais le “smartphone du pédophile”. Il n’y en a décidément pas un pour rattraper l’autre.

Ce mois encore, le Département américain de la Justice en a remis une couche et a averti Apple qu’un enfant allait mourir parce que la police ne pourra pas accéder aux données sur un smartphone (il semble pourtant que la sécurité ne soit pas aussi blindée qu’on le dise). Quelle finesse. Exhumer les cadavres d’enfants et les brandir pour justifier un programme de surveillance montre précisément que les gouvernements n’ont aucune morale.

Corde sensible

Utiliser la corde sensible. Voilà la méthode d’Eric Holder. Et son discours irrespectueux n’a absolument rien et en aucune manière à voir avec la problématique du chiffrement par défaut des smartphones.

Notez dans son discours (car le Diable se cache dans le détail) le mot “adequatly” ou “de manière adéquate” lorsqu’il parle de la protection de la sphère privée. Pour un gouvernement qui utilise des portes dérobées (backdoors) pour surveiller ses citoyens, entre autres, je trouve que la formulation “adequately protecting personal privacy” a une saveur particulière.

Alors qu’Holder vient de reconnaitre qu’il faut protéger de manière adéquate la sphère privée, il attaque, et de la pire des manières, l’un des moyens qu’a le citoyen de parvenir à protéger effectivement et efficacement sa sphère privée, tant du gouvernement que d’autres personnes. La sphère privée se protège grâce au chiffrement des données, pas au moyen de portes dérobées.

Auparavant, Apple et Google (entre autres) avaient les clés pour ouvrir votre smartphone sur requête des gouvernements. Aujourd’hui, l’utilisateur a les clés de son smartphone. Quoi de plus normal !

Gardons les pieds sur terre

Pour revenir à l’abuseur d’enfants, voici dans le désordre ce à quoi les propos abjects d’Eric Holder m’ont fait réfléchir.

Tout d’abord, il ne semble pas avoir pensé que si, par exemple, les communications entre smartphones étaient chiffrées, il serait beaucoup plus compliqué pour d’éventuelles personnes malveillantes d’écouter ces communications et s’en servir pour faire du mal aux enfants.

Ensuite, de supposés abuseurs d’enfants ne sont PAS une problématique qui justifie une surveillance massive et généralisée de tout un chacun.

D’ailleurs, dans le cas d’enlèvements d’enfants, on répète que ce sont les premières 24 à 48 heures qui sont déterminantes et qui permettent souvent de retrouver les enfants. Dans ce genre de situations, ce n’est pas l’accès à un smartphone qui va permettre de retrouver l’enfant, mais un travail d’enquête “classique”. D’autant que l’accès, l’analyse des données du smartphone, même non chiffré, va prendre plus de temps que 24 petites heures. Un travail de police classique ramènera un enfant à sa famille. L’analyse du smartphone permettra peut-être, des jours plus tard, de retrouver le corps de l’enfant et le kidnappeur.

Après quoi, et peut-être que je me trompe totalement, mais je doute que des parents choisissent pour leur enfant un monde emprunt de totalitarisme si l’autre choix possible est un potentiel, mais statistiquement faible risque d’abus. Autrement dit, que choisir entre la très forte probabilité de mener une vie dans un État policier qui fournit l’illusion qu’on vit dans une bulle, protégé, ou de vivre plus librement, mais avec un risque minime d’être la victime d’un abuseur ?

Ensuite, je suis convaincu que plus personne n’a confiance en la NSA, le FBI, et les agences nationales de nos pays. Après les éléments révélés par Snowden en 2013, la réponse du berger à la bergère ne s’est pas fait attendre : on nous surveille, on viole nos droits fondamentaux, alors on se protège, on chiffre nos données, on se réapproprie ce qu’on nous avait “secrètement” dérobé. Voilà la conséquence de l’espionnage à grande échelle. L’auteur de cet espionnage vient maintenant pleurnicher qu’il ne peut plus le faire et utilise des arguments fallacieux et sordides pour nous convaincre de faire machine arrière.

Enfin, la panique (compréhensible au vu du changement de paradigme) du gouvernement est due au fait qu’il perd la possibilité de s’adresser directement à quelques sociétés pour obtenir les renseignements dont il a “besoin”. Avec ce nouveau système qui se développe, le gouvernement devra s’adresser à un nombre considérablement plus élevé d’interlocuteurs qui seront également beaucoup moins coopératifs, à l’inverse des sociétés comme Google, Microsoft et Apple, quoi qu’elles en disent.

Et c’est une excellente chose. Tant pour les citoyens que pour nos têtes blondes.